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La géopolitique des pingouins

Par Samuel LEVAL, le 10 janvier 2012

L’Arctique fond. Les scientifiques le disent, les hommes politiques en font leur cheval de bataille, les petites gens trient leurs déchets pour sauver les glaces. Pourtant, inexorablement, l’Arctique fond. Au-delà de la simple constatation écologique, volontiers alarmiste, qu’est-ce que la fonte des glaces implique pour la géopolitique économique ?

Le club des cinq pays disposant d’un accès à l’océan arctique est composé de la Russie, des Etats-Unis, du Canada, de la Norvège et du Danemark. Ce dernier contrôle le Groenland en tant que territoire d’outre-mer et l’Union européenne (UE) se sert du Danemark comme d’une tête de pont pour exploiter les ressources naturelles énergétiques enfouies dans le sous-sol de l’océan arctique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit et les préoccupations écologiques n’entrent que peu dans cette problématique. Le club des cinq attend donc patiemment (ou presque) que les glaces d’été fondent pour deux raisons.

route arctique nord-est (source: New York Times et Ministère des Transports russe)La première, c’est que les routes du Nord-Est et du Nord-Ouest seront dégagées et permettront un trafic maritime accru, certes dangereux tant pour les bateaux à cause des dérives des glaces et des courants marins que pour l’environnement écologique à cause de la hausse soudaine de la pollution. Malgré ces risques, les routes seront empruntées puisqu’elles permettront de relier l’occident à l’extrême-orient bien plus rapidement, pour des coûts, notamment en fuel, bien plus faibles que ceux d’aujourd’hui et les supertankers n’auront plus à payer les péages maritimes des canaux de Panama et de Suez.

La seconde, et c’est l’enjeu principal, est la délimitation des eaux territoriales des Etats. A la différence de l’Antarctique qui est un continent entouré d’océan, l’Arctique est un océan entouré de continents. Cela implique deux conséquences : d’abord, il ne peut pas exister de traité comme pour l’Antarctique qui déclarerait que cette région ne peut passer sous aucune souveraineté, ensuite que les Etats côtiers peuvent invoquer le droit maritime international pour accéder (ou se voir refuser) à leurs revendications. Il s’agit alors de savoir jusqu’où leur souveraineté peut s’exercer. La Russie l’a bien compris puisqu’elle a mené une opération qui a provoqué l’ire des autres membres du club des cinq durant l’été 2007 en allant planter à la verticale du pole nord un drapeau russe en titane inoxydable à plus de 4 000 mètres de profondeur.

Prototype de tanker brise-glaces
Prototype de tanker brise-glaces

Même si les conditions de (sur)vie en Arctique sont extrêmement rudes, l’augmentation du prix du pétrole et les énormes potentiels de gisement révélés par les missions géologiques (près de 25% des ressources actuelles y gisent) autorisent les Etats et les entreprises pétrolières à rêver de cet or noir sous le désert blanc.

Pour autant, point de rapides conclusions quant à l’échec du sommet de Copenhague sur le climat. Les grandes puissances n’ont pas, pour des intérêts économiques, recherché cet échec, bien au contraire. Il comptait beaucoup aux yeux des populations et le conclure sur un succès aurait pu apporter aux chefs d’Etat une aura de défenseur de causes justes et d’intérêt général. Or, comme ad-actu l’a présenté dans un article précédent (”Ce qu’il faut retenir du sommet de Copenhague“), cela n’a pas été le cas. N’allons pas faire de raccourcis simplistes en imputant cet échec aux entreprises pétrolières et en les accusant de saboter les grands rendez-vous internationaux.

Alors, d’ici un demi-siècle, que risque-t-il d’advenir au sujet de cette région et de ces problématiques ? Compte tenu des puissances en jeu (notamment les Etats-Unis, la Russie et l’UE), des ressources en jeu (hydrocarbures en général, pétrole et gaz en particulier), de la fonte des glaces et de la zone géographique en question, tout porte à croire que deux scénarios se distinguent :

  • le premier est le scénario « optimiste », ou « utopiste » : les Etats profitent de ce nouveau défi pour mettre en place une coopération internationale, les Organisations internationales prennent et assument les responsabilités pour mener à bien pacifiquement ces opérations et font respecter aux États-parties le droit maritime qui veut que les exploitations soient permises même au-delà de la ZEE (zone économique exclusive) mais que les profits dégagés soient partagés entre tous les protagonistes ;
  • le second est le scénario « pessimiste », ou « réaliste » : une nouvelle guerre froide éclate et met en scène les Etats-Unis et la Russie qui rivalisent pour le contrôle de la région avec l’UE qui est prise en tenaille entre les deux mais qui cherche aussi à se tailler une part de gâteau donc qui feint de prôner une « troisième voie » pour des raisons géoéconomiques.

Ainsi, pour encore quelques années, l’hémisphère nord devrait occuper une place prépondérante dans les relations internationales et si la Chine surpasse les Etats-Unis, cela n’y changera a priori rien même si elle n’a pas de côtes attenantes à l’Arctique. Les navires venus de Rotterdam emprunteront quand même ce passage bien plus court pour atteindre les rives chinoises. En revanche, il est vrai que si l’Inde continue sur sa lancée et accroît son rôle au sein des puissances mondiales, la conclusion de ce sujet sera à revoir puisque le canal de Suez et le détroit d’Ormuz seront les points de passage préférés des navires venus d’Europe, de Méditerranée et de la côte est de l’Amérique du nord pour atteindre les ports indiens.





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