Marcher peut être salvateur
Donner du temps au temps. De retour de vacances, voici une maxime qui semble aussi simple que nécessaire, alors que les bourses mondiales n’en finissent plus de chuter. Voilà ce dont nous manquons cruellement dans notre société et qui semble être nuisible dans une très large mesure. Il est intéressant de souligner la difficulté de nous dégager de nos tâches quotidiennes, qui nous prennent au final tout notre temps, durant notre vie entière. Combien d’entres nous, dans notre vie regorgeant de vitesse, de stress en tout genre et de superficialités se donnent la peine de goûter à des lectures patientes, des discussions contradictoires ou bien à la construction de démonstrations. Se sortir de la spirale de notre vie relève de plus en plus du parcours du combattant. Pour faire face à cela, un remède simple s’impose : goutons à la lenteur de la marche, à sa régularité. Dans la marche le temps ralentit, il prend une respiration plus ample. Et cela fait du bien.
On peut aisément se demander si c’est le marcheur, arrivant au sommet d’un col par exemple, qui se récompense lui-même de ses efforts en s’offrant le plaisir d’un repos contemplatif ou bien si c’est le paysage qui remercie ce dernier par une intensité supérieure offerte au seul marcheur. L’éternité d’un instant, une solitude peuplée de présences sont les récompenses de celui qui s’adonne à la marche.
On peut s’interroger pour comprendre dans quelle mesure certains hommes de responsabilité, dont la marche était notoirement une activité de bien-être, ont cultivé leur jardin intérieur durant ces moments, influençant leur action. Nous pouvons ici faire référence aux promenades de Kant dans les jardins de Königsberg, du célèbre voyage de Rousseau à pied d’Annecy à Turin ou encore de François Mitterrand, dont on sait qu’il passait des heures a marcher dans sa ville de Latché, dans les Landes, le plus souvent sans la moindre compagnie.
Ils doivent certainement une part de leur œuvre à cet exercice régulier, solitaire. Ce n’est pas tant que marcher les a rendus plus intelligents, mais cela les a rendus disponibles avec eux mêmes, ce qui est bien plus fécond. En prenant le temps de s’isoler du monde, ils se sont rendus disponibles à la pensée.
Si on redécouvre aujourd’hui les bienfaits de la marche, c’est que l’on commence à ressentir que la vitesse, l’immédiateté ou encore la réactivité engrangée par nos sociétés peuvent devenir de réelles aliénations. Grâce ou à cause d’internet, selon le point de vue, nous sommes connectés en permanence. Ceci est une chance, mais la déconnexion, pour ceux qui y parviennent, ne serait-ce que le temps d’une marche, sonne comme une délivrance.
Un monde dominé par l’homme, point le marché
La marche consacre l’humanité de notre existence. Elle nous permet de retrouver le gout de plaisirs simples, tels que manger, boire, dormir. Il s’agit de plaisirs au ras de l’existence, consacrant la jouissance de l’élémentaire. Par la marche, on se débarrasse du poids de notre vie, d’anciennes fatigues, on se décharge de rôles sociaux factices. La promenade nous permet de sortir d’un espace confiné, se défaire des soucis du travail. Les pèlerinages sont ainsi un bel exemple de consécration de cette philosophie, dans le sens ou ils relèvent du défi, de l’expiation, de l’accomplissement. Par la même occasion, une grande excursion constitue la promesse de paysages grandioses.
La marche est en fin de compte une perte de temps utile, un détour indispensable pour se retrouver avec soi-même. Finalement, marcher ne permet-il pas de garder les pieds sur terres, et non pas être « à côté de ses pompes » ? La marche nous permet de redonner un sens à notre vie, lui fournir un centre de gravité. Le marcheur, grâce à son acte salvateur, ne voit rien de plus que ce qui était déjà en lui, mais il lui fallait ces conditions de disponibilité pour ouvrir les yeux et accéder à d’autres couches du réel.
L’atout majeur de la marche réside dans le fait que cette fatigue n’est pas imposée par des circonstances, elle est voulue par le marcheur et même désirée ardemment. Il est son propre maitre d’œuvre, seule sa volonté le guide jusqu’à mener un parcours à son terme. Le marcheur agit, libéré des contraintes diverses : il n’est plus nécessaire de soutenir le poids de son visage, son nom, sa personne, son statut social. La marche permet de se libérer de la pression pesant sur ses épaules, des tensions liées aux responsabilités sociales et individuelles. Il ne s’agit que d’une expérience provisoire, fragile mais nécessaire, de mise en apesanteur des exigences de la vie collective. Il s’agit ni plus ni moins que de se mettre en congés de la société et ses excès.
Les propos précédents s’opposent frontalement au monde contemporain, celui-ci érigeant au rang de vertu la vitesse, l’utilité, le rendement, l’efficacité. La marche devient ainsi un acte de résistance célébrant au contraire la lenteur, la disponibilité, l’humilité, la conversation, le silence, la curiosité, l’amitié, l’authenticité. Une apologie de ce qu’on a voulu depuis des décennies nous décrire comme néfaste, inutile.
Une société qui “marche” sur la tête
Dans une société ou le marché à prit le pas sur le politique, de nombreux faits en attestent, cet état d’esprit peut constituer un point d’ancrage intéressant pour remettre au cœur de la vie publique l’intérêt général. En quelque sorte, l’Etat doit-être le garant ce des valeurs, les érigeant en projet de société, tout en prenant en compte les réalités de notre époque, pour ne pas s’en couper, ceci contres vents et marées. Les forces du marché ont à de nombreux égards eu des conséquences néfastes ces dernières années. Ainsi, seule une refonte du mode de pensée de l’enseignement de nos générations à venir sera à même de remettre un pilote dans l’avion.
La marche est en fin de compte un excellent moyen de se sentir vivant, non aliéné par un système, car la condition humaine est d’abord et avant tout une condition corporelle, se traduisant par une jouissance de la chair, d’une possibilité de se mouvoir. Sentir le travail de ses muscles, c’est songer au plaisir du repos à venir, à l’appétit grandissant, ou l’attente d’une halte au bord d’un chemin.
Ces valeurs s’opposent aux sensibilités néolibérales du moment, une parenthèse dans l’histoire humaine espérons-le, qui conditionnent pour l’instant nos vies. Concilier ce monde nouveau, sans perdre de vue ni rejeter l’ancien, pourrait constituer le salut de nos sociétés contemporaines.